DS3 PT2

Publié le par prepamal2010.over-blog.com

Sujet : Peut on dire, à la lecture des œuvres du programme que « le Mal est la normalité d’un monde où le Bien est une utopie » ?

ANALYSE DU SUJET :

Le sujet est une question qui contient une proposition : «  le Mal est la normalité du monde où le Bien serait une utopie »

Cette proposition porte sur la place respective du bien et du mal dans le monde. Les mots clefs sur lesquels il faut réfléchir sont : Le Mal/ le Bien et surtout normalité /utopie.

Le Mal : la majuscule indique qu’il s’agit ici du mal sous toutes ses formes : mal physique, mal métaphysique et mal moral, mal commis et mal subi. Cela ouvre la réflexion sur un champ très large ;

Le Bien : est le contraire du mal

Le Mal comme normalité du monde : le mot normalité peut avoir plusieurs sens, fpndés sur les deux sens possibles du mot normal : cf. définition en ligne (Trésor de la langue française(http://www.cnrtl.fr/definition/normal)

A. −[Correspond à norme A] Qui est conforme à la norme, à l'état le plus fréquent, habituel; qui est dépourvu de tout caractère exceptionnel. Anton. anormal.

1. a) Qui se rencontre dans la majorité des cas.

b) Qui ne sort pas de l'ordinaire. Anton. bizarre, exceptionnel, extraordinaire, inaccoutumé,

B. −[Correspond à norme B] Qui est conforme à la norme, ne présente pas d'anomalie, d'altération. Anton. anormal.

1. [La norme est le bon fonctionnement, en parlant d'un mécanisme, d'un organisme] Sans aucun dérangement. Synon. régulier; anton. altéré, déréglé, détraqué, perturbé. − [P. méton.] On ne reçoit pas les appels, bien que la conversation soit normale et que l'abonné reçoive les appels du central (A. Leclerc, Télégr. et téléph., 1924, p.282).

2. [La norme est la santé] Anton. anormal, pathologique.

a) [La norme est la santé physique] ANAT., BIOL., MÉD.

α) [En parlant d'un être vivant, d'une partie du corps, d'un organe] Qui ne s'écarte pas du «type» normal, qui ne présente pas d'anomalie physique, qui est bien constitué, n'est pas altéré par la maladie. Synon. sain; anton. atteint, malade, monstrueux, morbide. Individu normal; coeur, sang normal; ailes, cellules normales.

b) [La norme est la santé intellectuelle ou psychique; en parlant d'une pers., d'un aspect du comportement]

3. [La norme est le «type de référence» de sa catégorie, de son espèce] SC. NAT. Qui est conforme au «type» de sa catégorie, de son espèce, qui n'a subi aucune altération. 4. [La norme est l'état habituel, sans trouble, l'équilibre social; dans un pays, une situation pol., sociale

C. −[Correspond à norme C] Qui représente une norme. Il est normal de + inf.

1. [La norme est une loi] DR. Conforme à la loi.

2. [La norme est une coutume, une convention sociale;

3. [La norme est une valeur véritable; en parlant d'un comportement, d'un sentiment] MOR. Conforme au bien, au modèle jugé le meilleur. Anton. scandaleux.

 

 

Dans le langage courant, il désigne ce qui est courant, habituel.(sens A) Le mal serait la normalité du monde au sens où il serait courant, habituel, omniprésent. Le mal serait la normalité du monde au sens où sa présence constituerait l’état le plus fréquent du monde, où il serait courant

Mais le mot normalité renvoie également à ce qui est conforme à la norme : (sens B). En ce sens, la normalité du mal signifie que la présence du Mal dans le monde correspond au fonctionnement naturel, ou plutôt au bon fonctionnement du monde. Le Mal ne serait pas le signe d’une altération du fonctionnement du monde mais au contraire le signe de son bon fonctionnement. En ce sens le mal est donc nécessaire, indispensable au bon fonctionnement du monde

Si on accepte cette double définition de la normalité, la place du bien

®      Se trouve réduite à la portion congrue : l’omniprésence du mal ne laisse que peu de place au Bien (sens A de normal). Il est repoussé hors de la réalité du monde, dans l’Utopie, par l’omniprésence du mal.

®      Devient une normalité tellement impossible qu’il relève là aussi de l’Utopie, vers laquelle on peut tendre (sens B du mot normal). On sait que le Mal est une altération et on ne peut que tendre vers l’Utopie du Bien, naturellement irréalisable.

Dire que le « Mal est la normalité du monde où le Bien ne serait qu’utopie », c’est à la fois dire

®      que l’omniprésence, le caractère courant du mal conduit à conclure que le Bien est impossible,  

®      que le mal n’a rien de scandaleux, qu’il fait partie du fonctionnement normal du monde, qu’il est le signe non d’une altération du monde, mais de sa bonne « santé » et que la place du Bien est celle d’un idéal vers lequel on tend sans jamais l’atteindre.

Le Bien comme utopie : le mot utopie a été crée par Thomas More au XVIe siècle : Utopia, est le titre du livre qu’écrivit cet humaniste anglais, conseiller de Henri VIII. Utopia est une île imaginaire dans laquelle More imagine une société harmonieuse et une République parfaite (u-topia= eu-topos ; eu= bien, bon en grec ancien, et topos = lieu). Le mot passe ensuite dans la langue pour désigner une chose ou un état des choses parfaits, mais irréalisable.

Il convenait donc pour formuler la problématique de combiner les deux sens du mot « normalité ». En effet, la présence (voire l’omniprésence du mal) peut laisser à penser que le mal constitue l’état normal du monde, participe de l’ordre du monde (du cosmos), et que le Bien relève de l’utopie, et non de la réalité de ce monde. Il n’est alors qu’un rêve, vers lequel on peut tendre sans jamais l’atteindre.

La problématique pouvait donc se formuler de la manière suivante :

L’existence du Mal appartient-elle à l’ordre du monde, (au cosmos) et condamne-t-elle le Bien à n’être qu’imaginaire, et inaccessible ?

EXPLOITATION DES ŒUVRES (ET DES COURS) :

SHAKESPEARE. Macbeth :

  • le Mal est ce qui vient introduire du chaos dans le monde (cf. Cours ordre et désordre dans Macbeth).

®      Il introduit le désordre, et l’anormalité dans la nature : il est d’ailleurs figuré par des créatures fantastiques et difformes( les Weird sisters, Hécate, dont le but est de provoquer le chaos : voir la tirade d’Hécate dans l’acte IV

®      Il provoque une altération de l’état normal des individus (aliénation de Macbeth, hallucunations, folie de Lady Macbeth) + remords en mauvaise conscience.

®      Il provoque le chaos dans la société des hommes : succession de guerres et de violences

  • Le mal est aussi ce qui est considéré comme l’état le plus habituel du monde :

®      cf. les paroles de Lady Macduff dans l’acte IV, p.219.

Je n’ai fait aucun mal. Je me souviens soudain

Que je me trouve en ce bas-monde : où faire mal

Est louable souvent, faire bien quelquefois

Dangereuse folie.

  • D’ailleurs, la fable accumule toutes les manifestations du mal : guerre, meurtres, trahisons…
  • Cependant, on trouve dans la pièce des manifestations du Bien

®      En la personne de lady Macduff et de son fils. Mais ces deux personnages sont éliminés par Macbeth, sans pouvoir de défendre, comme s’ils n’avaient pas leur place dans le monde.

®      En la personne du Roi Edouard d’Angleterre, mais ce personnage n’intervient pas directement dans la pièce ; Il semble posséder lui aussi un pouvoir surnaturel de guérir le Mal.

  • Le personnage de Malcolm est intéressant également : il tend vers le Bien, et semble être l’agent du rétablissement dans la réalité, du Bien, mais la possibilité qu’il soit pire que Macbeth reste ouverte (cours n°6 : la leçon de la tragédie)
  • Macduff et plus généralement le dénouement de la pièce : Le Mal (sous la forme de l’assassinat des Lady Macduff et de son fils apparaissent comme une étape nécessaire pour faire de Macduff l’agent de l’élimination du Mal, qu’incarne Macbeth. Tout se passe comme si le chaos introduit par le Mal constituait un état nécessaire au rétablissement (toujours provisoire du Bien) : Le Bien ne serait pas une utopie, mais sa réalisation serait toujours fragile

ROUSSEAU. Profession de foi du vicaire savoyard.

  • Le vicaire ne nie pas l’existence du mal ; il en constate l’omniprésence : p.70-71 : « Le tableau de la nature ne m’offrait qu’harmonie et proportion, celui du genre humain ne m’offre que confusion, désordre (…) Etre bienfaisant, qu’est devenu ton pouvoir ?  Je vois le mal sur terre. »
  • Pour autant, il ne considère pas la présence du mal comme normale (au sens B), comme faisant partie de l’ordre du monde. Au contraire, il en attribue l’origine au mauvais usage que l’homme fait de sa liberté. Le tout est bien, mais l’homme et usant mal des facultés que la Providence lui a attribués crée le mal.
  • Toutes les formes de mal sont imputables à l’homme (cours n°3)
  • A partir de là, c’est le Bien qui appartient à la réalité : :« Toujours est-il que le tout est un, et annonce une intelligence unique ; car je ne vois rien qui ne concoure à la même fin, savoir la conservation du tout dans l’ordre établi. Cet être qui veut et qui peut, cet être actif par lui-même, cet être, enfin, quel qu’il soit, qui meut l’univers et ordonne toutes choses, je l’appelle Dieu. Je joins à ce nom les idées d’intelligence, de puissance, de volonté, que j’ai rassemblées, et celle de bonté qui en est une suite nécessaire » (p.68)
  • Le vicaire propose aussi des maximes permettant de rendre le Bien réel, de lui redonner la place qui est normalement la sienne : p.83 :« Je n’ai qu’à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce qui je sens être bien est bien, tout ce que je sens être mal est mal : le meilleur de tout les casuistes est la conscience.  Et un peu plus loin « Soyons justes, et nous serons heureux »

GIONO. Les âmes fortes

  • Dans les AF, le mal fait partie de la réalité du monde. Cf. le titre d’abord donné au recueil qui devait contenir les AF : « la chose naturelle ».  le roman fournit de multiples exemples de cette réalité du Mal, de son omniprésence : la description de la société de Chatillon, les histoires d’héritage et la vie de couple évoquées dans les commérages des vieilles pleureuses du début du roman, le personnage de Firmin et surtout celui de Thérèse. Cf la comparaison de Thérèse et du furet assoiffé de sang
  • Le personnage de Thérèse (machiavélique)
  • Dans les AF, Le Mal est aussi ce qui donne sens à la vie des hommes (voir le personnage de Thérèse, qui ne cherche ni la richesse, ni le bonheur, mais le pouvoir de dominer les autres.
  • Thème de la dévoration : vision hobbesienne de la société (Homo homini lupus)
  • Le mal comme source de plaisir (cf. Le plaisir qu’a Thérèse à faire souffrir Firmin, à la fin du roman)
  • Le Bien que pourrait incarner Mme Numance n’est pas pur : égoïsme de Mme Numance, qui éprouve un plaisir égoïste dans la générosité
  • Mais les Numance représentent malgré tout une forme de bien
  • Dans les AF, le Bien n’est même pas envisagé comme utopique, il n’existe pas : en aucun lieu, on ne peut le trouver.

Autres références exploitables( en vrac et sans développer) :

  • La théodicée de Leibniz : le mal est dans l’ordre du monde
  • Le concept de banalité du mal (chez Hannah Arendt ; cf ; texte complémentaire donné avec le sujet 2
  • La position des stoïciens sur la souffrance : il est une épreuve pour nous rendre plus fort, nous rendre meilleur (là aussi le mal fait partie de l’ordre du monde

PLAN POSSIBLE : (à compléter avec des exemples)

Pour élaborer le plan, on peut envisager les thèses en présence sur la question posée par le sujet

1ère thèse (celle qui est suggérée par le sujet : le mal fait partie de l’ordre du monde (il est « normal »), renvoyant le Bien en utopie.

Antithèse : on peut au contraire penser que le bien est a-normal, qu’il vient bouleverser l’ordre normal du monde.

Pour dépasser cette contradiction, on peut tenter de penser l’existence du mal comme un nécessité qui rend le bien non pas utopique mais possible (c’est parce que le Mal existe, que le Bien peut exister)

 

 

 

1.        Le mal fait partie de l’ordre du monde 

a.        Arg1 c’est ce que laisse à penser son omniprésence

  • Ex : les 3 œuvres du programme offrent de nombreux exemples de l’omniprésence du mal :
  • Rousseau PDFVS p.70-71 : « Le tableau de la nature ne m’offrait qu’harmonie et proportion, celui du genre humain ne m’offre que confusion, désordre (…) Etre bienfaisant, qu’est devenu ton pouvoir ?  Je vois le mal sur terre. ». Le vicaire constate l’omniprésence du mal autour de lui (confirmé par les expériences du mal évoquées dans le prologue.
  • Ex : Dans Macbeth, répétition des crimes et des guerres
  • Ex dans les AF, méchanceté généralisée : les ragots à Chatillon, le récits des veilleuses au début du roman (querelles d’héritages : cupidité…), la violence omniprésente (violence conjugale…)

b.        Arg2 : il semble d’ailleurs relever de la nature, être naturel.

  • Dans Macbeth : les phénomènes méteorologiques qui accompagnent le meurtre de Duncan.
  • Dans les AF, les comparaisons de personnages avec des animaux (furet, louve, tique) qui inscrivent la méchanceté des hommes dans la nature (Giono/Hobbes)
  • Cf. le titre d’abord donné au recueil qui devait contenir les AF : « la chose naturelle ».

c.        Arg3 : il est ce qui permet à l’homme de s’accomplir, de sublimer son existence : le mal semble d’autant plus « normal qu’il est ce qui permet à l’homme de s’accomplir.

  • Dans Macbeth : ce qui permet à Macbeth « d’être un homme », du moins un homme tel que l’imagine Lady Macbeth. Elle lui permet de transformer le fantasme de pouvoir en réalité.
  • Dans les AF, il est d’abord ce qui permet d’échapper à l’ennui : cf. l’omniprésence des « ragots » : dire du mal, voire en faire (manger des caillettes d’un mort pendant qu’on le veille) fait « passer le temps ». C’est le cas aussi dans les querelles d’héritage évoquées au début du roman : dans tous les cas il s’agit de dominer l’autre, de l’emporter sur lui.
  • Dans les AF, le mal est le moyen pour Thérèse d’accéder à « la souveraineté », de dominer les autres grâce à la capacité que développe Thérèse de singer tous les sentiments humains (amour, amour filial…), d’être, au sens fort du terme, une « âme forte » (voir définition de l’âme forte : « Thérèse était une âme forte. Elle ne tirait pas sa force de la vertu : la raison ne lui servait de rien ; elle ne savait même pas ce que c’était ; (…) ce qui faisait la force de son âme, c’était qu’elle avait une fois pour toutes trouvé une marche à suivre ; (…) La vérité ne comptait pas ; rien ne comptait que d’être la plus forte et de jouir de la libre pratique de la souveraineté » (p.349-350). En cela, elle ne fait que réaliser sa nature : Thérèse est une  « ogresse », qui veut dévorer les autres.

Conclusion partielle/transition : le mal semble donc bien relever de la normalité d’un monde où la vertu et le désir du bien n’appartiennent pas à la réalité : les seuls représentants du Bien sont le roi d’Angleterre (dont le pouvoir de guérir « le Mal » relève du surnaturel, et Mme Numance, qui disparaît du roman sans explication, comme si elle n’appartenait pas à la réalité. Pourtant le mal est aussi dans les œuvres du programme ce qui introduit du désordre dans le monde, désordre qu’on tente de faire disparaître.

2.     Il semble pourtant que le mal introduise du chaos dans l’ordre du monde

a.        Arg 1 : Il constitue une dégradation du monde (le péché)

  • Dans la tradition chrétienne, le mal est associé au péché, à la chute : il est une dégradation d’un état idéal du monde. On retrouve cette conception du mal dans Macbeth, où le meurtre est présenté comme la cause d’une dégradation (reprise du thème de la chute : Macbeth le tyran, vs Duncan, le bon roi).
  • Dans Macbeth, le motif du vêtement trop grand (cf. cours) signale d’ailleurs l’anormalité du mal au pouvoir qu’est Macbeth. De plus, le meurtre de Duncan semble faire entrer le monde dans un cycle interminable de crimes et de meurtres : succession des crimes de moins en moins justifiés qui culminent avec l’assassinat du fils Macduff.

b.        Arg 2 : Il bouleverse l’ordre naturel

  • Dans Macbeth, les phénomènes anormaux qui accompagnent la mort de Duncan ( cf. cours)
  • Dans Rousseau, l’opposition entre l’homme de nature et l’homme de l’histoire : Combien l'homme vivant dans la simplicité primitive est sujet à peu de maux! Il vit presque sans maladies ainsi que sans passions et ne prévoit ni ne sent la mort ; quand il la sent, ses misères la lui rendent désirable : dès lors elle n'est plus un mal pour lui. Si nous nous contentions d'être ce que nous sommes, nous n'aurions point à déplorer notre sort ; mais pour chercher un bien-être imaginaire, nous nous donnons mille maux réels.(p.75). l’ordre naturel est donc bouleversé par le mal.
  • A la fin de Macbeth, la formule de Macfduff « les temps sont libres » signifie à la fois la disparition du tyran, mais aussi le retour à un ordre apaisé du monde ; voir aussi le thème de la purgation et le retour à un ordre naturel par le sang versé :V.2, p 257

Allons, allons donc donner obédience à qui elle est due,

Rejoignons le médecin de cet état malade, et avec lui versons chaque goutte de sang, pour la purgation de cet état malade

Lennox : ou tout au moins ce qu’il faut

Pour humecter la fleur souveraine et noyer la mauvaise herbe.

Mettons nous en marche vers Birnam

  • D’ailleurs le mal est systématiquement associé à la maladie, état anormal du monde.

c.        Arg 3 : Il rend l’homme malheureux.(dépravation de sa nature ?)

  • Dans Rousseau le mal rend l’homme malheureux : p.80 :« Qu’est-il besoin d’aller chercher l’enfer dans l’autre vie ? il est dans celle-ci dans le cœur des méchants » ; Il constitue une dépravation de la nature. On le constate aussi dans la souffrance de Macbeth après le crime (« Je suis gorgé d’horreur »), dans lke suicide de lady Macbeth. Le mal semble insupportable, et conduit l’homme à la souffrance.
  • Même dans les AF, l’omniprésence du mal rapproche l’homme de l’animal et semble nier l’existence même de l’humanité.

 

Conclusion partielle/ transition : Il semble donc que le mal, loin de constituer la normalité du monde, en perturbe l’ordre : la nature comme l’homme sont dégradés par la présence du mal, même lorsque ce mal est choisi et assumé. Et lorsqu’il a « chuté », pour reprendre l’image biblique, l’homme n’a  de cesse de rétablir l’ordre que sa chute a détruite, et de tendre vers le bien. Le mal ne semble donc pas « normal », même si le bien est toujours à conquérir, même si on ne l’atteint sans doute jamais. La tension constante entre ces deux extrêmes est peut-être ce qui constitue l’état normal  et nécessaire du monde

3.     Le mal est ce qui permet au bien d’exister

a.        Arg1 : l’existence du mal comme moyen de l’établissement du bien

  • Dans Macbeth, la cristallisation du mal sur Macbeth et Lady Macbeth apparaît comme une condition nécessaire du rétablissement du bien. Cependant l’ambigüité du personnage de Malcolm signifie la permanence de la présence du mal, son retour toujours possible, face auquel il convient de rester vigilant ( voir la fin de la peste de Camus: « Mais il(Rieux, le personnage principal du roman)savait cependant que cette chronique ne pouvait pas être celle de la victoire définitive. Elle ne pouvait être que le témoignage de ce qu'il avait fallu accomplir et que, sans doute, devraient accomplir encore, contre la terreur et son arme inlassable, malgré leurs déchirements personnels, tous les hommes qui, ne pouvant être des saints et refusant d'admettre les fléaux, s'efforcent cependant d'être des médecins. Ecoutant, en effet, les cris d'allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu'on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu'il peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. »
  • La PDFVS constitue d’ailleurs, dans sa recherche d’une morale pratique, une tentative pour permettre à l’homme de lutter contre le mal : le véritable bonheur, pour le vicaire n’est accessible qu’après la mort ; cependant toute la dernière partie de la PDFVS définit des principes permettant d’accéder à une forme de bonheur, de libération de l’emprise du mal pendant la vie.

b.        Arg2 : l’existence du mal comme condition de la morale (qui vise le bien)

  • L’existence du mal est ce qui fonde la réflexion morale du vicaire dans la PDFVS : c’est l’expérience du mal qui est le point de départ de l’itinéraire spirituel du vicaire (dans le prologue, puis dans la PDF, c’est la constatation de la présence du mal conduit le vicaire à refonder la morale.
  • Dans les AF, d’une certaine manière, c’est la méchanceté de Thérèse, et du monde en général qui rend possible la générosité des Numance.
  • Même la « contre-morale » de Thérèse, n’est possible que parce que le bien existe : c’est contre les sentiments humains, qu’elle jugent faux, que Thérèse élabore sa « marche à suivre ». Le mal n’est possible que parce que le bien existe. Mais le bien n’est possible que parce que le mal existe. La normalité du monde c’est la coexistence des deux (voir texte complémentaire de Nietzsche)

c.        Arg 3 : Le Bien, utopie, mais utopie nécessaire.

  • Reste que le mal, dans les trois œuvres est plus présent, semble plus réel, plus définitif que le bien, qui est toujours provisoire, ou utopique. Mais c’est une utopie qui rend la vie possible. Un monde peuplé uniquement de « Thérèse(s) » serait invivable.
  • Voir Macbeth : leçon tragique : le mal existe, mais la pièce laisse aussi la place à une forme d’espoir. C’est moins le cas dans Giono, où le pessimisme l’emporte finalement (cf. les derniers mots de Thérèse) Cependant la réaction de Thérèse à la disparition de Mme Numance peut d’ailleurs être lue ou bien comme le signe du dépit de Thérèse (Mme Numance lui a échappé) ou bien comme la manifestation d’un amour véritable de Thérèse pour Mme Numance, signe que même chez le plus méchant, l’amour est possible.

 

Conclusion  générale (non rédigée, à étoffer) : On ne peut donc pas dire que le mal est la normalité du monde, puisqu’il y introduit du chaos. Cependant le Bien demeure sans doute utopique. Mais c’est une utopie nécessaire, qui fixe un horizon vers lequel tendre, quoi qu’il en soir de la réalité du monde.

 

Texte complémentaire : NIETZSCHE. La volonté de puissance (1888, publ.1901). Nietzsche critique de Rousseau.

Contre Rousseau. - L'état primitif de la nature est épouvantable, l'homme est une bête féroce, notre civilisation est un triomphe inouï; sur cette nature de bête féroce; - ainsi concluait Voltaire. Il ressentait les adoucissements, les raffinements, les joies intellectuelles de l'état civilisé; il méprisait l'esprit borné même sous couleur de vertu, le manque de délicatesse, même chez les ascètes et les moines.

Rousseau semblait préoccupé par la méchanceté morale de l'homme; c'est avec les mots " injuste " et " cruel " que l'on excite le mieux les instincts des opprimés, qui se trouvent généralement sous le coup du vetitium et de la disgrâce: en sorte que la conscience leur déconseille les velléités insurrectionnelles. Ces émancipateurs cherchent avant tout une chose: donner à leur parti les accents profonds et les grandes attitudes des natures supérieures.

223.

L'" homme bon ", ou l'hémiplégie de la vertu.

- Pour toute espèce d'homme demeurée vigoureuse et près de la nature, l'amour et la haine, la reconnaissance et la vengeance, la bonté et la colère, l'action affirmative et l'action négative sont inséparables. On est bon, à condition que l'on sache aussi être méchant; on est méchant parce que, autrement, on ne saurait être bon. D'où vient donc cet état maladif, cette idéologie contre nature, qui refuse une double tendance, - qui enseigne comme vertu suprême de ne posséder qu'une demi-valeur ? D'où vient cette hémiplégie de la vertu, invention de l'homme bon ?... On exige de l'homme qu'il s'ampute de ces instincts qui lui permettent de faire de l'opposition, de nuire, de se mettre en colère, d'exiger la vengeance... A cette dénaturation correspond alors cette conception duelle d'un être purement bon et d'un être purement mauvais (Dieu, l'esprit, l'homme), résumant, dans le premier cas, toutes les forces, intentions et conditions positives, dans le dernier toutes les négatives. - Par là une pareille évaluation se croit " idéaliste "; elle ne doute pas que c'est dans sa conception du " bien " qu'elle a fixé le but des désirs suprêmes. Lorsqu'elle a atteint son sommet, elle envisage une condition où tout le mal serait annulé et où il ne resterait véritablement que les êtres bons. Elle n'admet donc même pas comme certain que, dans cette opposition, le bien et le mal sont conditionnés l'un par l'autre; elle veut, au contraire, que le mal disparaisse et que le bien demeure: l'un a le droit d'exister, l'autre ne devrait pas exister du tout... Quel est, en somme, l'être qui désire là ? -

On s'est donné, de tous temps, et surtout aux époques chrétiennes, la peine de réduire l'homme à cette demi-activité qui est le "bien": aujourd'hui encore il ne manque pas d'êtres déformés et affaiblis par l'Eglise, pour qui cette intention est identique à l'" humanisation " en général, ou à la " volonté de Dieu ", ou encore au " salut de l'âme ". On exige ici, avant tout, que l'homme ne fasse pas le mal, que, dans aucune circonstance, il ne nuise ou n'ait l'intention de nuire... Pour y réussir, on recommande d'extirper toutes les possibilités d'inimitié, de supprimer les instincts du ressentiment, on recommande la " paix de l'âme ", mal chronique.

Cette tendance, développée par un type d'homme particulier, part d'une supposition absurde: elle considère le bien et le mal comme des réalités, en contradiction l'une avec l'autre (et non point comme des valeurs complémentaires, ce qui répondrait à la réalité), elle conseille de prendre le parti du bien, elle exige que l'homme bon renonce et résiste au mal jusqu'en ses plus profondes racines, - par là elle nie véritablement la vie qui recèle dans tous ses instincts l'affirmation aussi bien que la négation. Et, loin de comprendre cela, elle rêve de retourner à l'unité, à la totalité, à la force de la vie: elle s'imagine que

c'est un état de salut, quand enfin l'anarchie intérieure, les troubles qui résultent de ces impulsions contraires ont pris fin. - Peut-être n'y eut-il pas jusqu'à présent idéologie plus dangereuse, plus grand scandale in psychologicis que cette volonté du bien: on fit grandir le type le plus répugnant, l'homme qui n'est pas libre, le tartufe; on enseigna qu'il faut être tartufe pour se trouver sur le vrai chemin qui mène à Dieu, que la vie du tartufe est la seule vie qui plaît à Dieu...

Et, là encore, c'est la vie qui garde raison, - la vie qui ne s'entend pas à séparer l'affirmation de la négation: - que sert-il de mettre toute sa force à déclarer que la guerre est mauvaise, à ne pas vouloir nuire, à ne pas vouloir dire non ! On fait quand même la guerre ! on ne peut pas faire autrement ! L'homme bon qui a renoncé au mal, affligé, comme cela lui paraît désirable, de cette hémiplégie du mal, ne cesse nullement de faire la guerre, d’avoir des ennemis, de dire non, d'agir négativement. Le chrétien, par exemple, déteste le " mensonge " ! - et que n'appelle-t-il pas mensonge ! C'est précisément par cette croyance à une opposition morale entre le bien et le mal que le monde s'est rempli pour lui de choses haïssables qu'il faut combattre éternellement. " L'homme bon " se voit comme entouré du mal, sans cesse assailli par le mal, il aiguise sa vue et finit par découvrir des traces du mal dans tout ce qu'il fait: et c'est ainsi qu'il finit, comme cela est logique, par tenir la nature pour mauvaise, l'homme pour corrompu, la bonté pour un état de grâce (c'est-à-dire pour humainement impossible). En résumé: il nie la vie, il conçoit comment le bien, en tant que valeur supérieure, condamne la vie... De la sorte son idéologie du bien et du mal devrait être réfutée pour lui. Mais on ne réfute pas une maladie... Et c'est ainsi qu'il conçoit une autre vie !...

Publié dans DS PT* Baggio

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