DS3 PSI corrigé

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RESUME

Plan du texte (en gras les mots de liaisons explicites ; les liaisons logiques implicites sont rajoutées en gras italique entre parenthèse)

Introduction 

L’inégalité et le mal sont à peu près synonymes. Le second Discours[1] est une théodicée. Dieu (ou la Nature) n’a pas pu vouloir que le mal existât. L’homme est-il coupable ? A-t-il péché ? S’il est naturellement bon, d’où vient qu’il soit devenu méchant ?

Il est devenu méchant parce qu’il s’est livré au devenir : c’est dans un même mouvement que l’homme devient méchant et qu’il devient un être historique. Comment cela ? En luttant activement contre la nature, en opposant son travail à l’adversité extérieure. En fait, il est devenu méchant sans avoir voulu le mal (de même, selon les Confessions[2], Rousseau a fait le mal en gardant un cœur pur). Quelque chose s’est mystérieusement faussé entre l’homme et le monde. Un décrochement (un « clinamen », écrit René Hubert) s’est produit. Le niveau n’est plus étale entre le besoin et la satisfaction ; par conséquent, l’homme n’a pu continuer à vivre en relation immédiate avec le monde naturel. Cette disparité, qui deviendra un antagonisme, est à la fois source d’énergie et de malheur.

Problème posée par Rousseau dans le second discours : quelle est l’origine du mal, puisque l’homme est naturellement bon ?

 

Thèse de Rousseau : la méchanceté est née de l’entrée de l’homme dans un devenir historique

®      Cette entrée dans l’histoire l’a contraint à lutter contre la nature, à s’opposer à elle par son travail

 

®      Donc cette méchanceté est involontaire : quelque chose s’est rompu entre l’homme et la nature, d’où une disparité entre l’homme et la nature

 

®      Cette disparité est ambigüe : source d’énergie et de malheur

Développement : description du processus


La provocation est venue du dehors. En certaines régions, il a rencontré « des années stériles, de hivers longs et rudes, des étés brûlants » ; il va devoir lutter contre les obstacles que lui oppose un milieu où il cesse de trouver une protection assurée. Jeté dans l’insécurité, obligé de donner toute sa mesure pour sauvegarder son existence, il est expulsé de son bonheur oisif : il est sevré, et il dépend désormais du dehors. Il recevait presque passivement les dons de la nature ; il va devoir tout conquérir. Il découvre qu’il est capable de vaincre l’adversité, au prix d’un effort soutenu.

(en effet)Le travail implique une durée qui s’organise au contact de l’obstacle ; la réflexion est l’agent de cette organisation. Dans cette rencontre active où il affronte l’inertie des choses, l’homme prend conscience de sa différence. Il se compare avec l’autre, et cette comparaison est l’éveil même de la raison. Mais le pouvoir qu’il acquiert, l’homme le paie en perdant le contact direct qui faisait son premier bonheur. Toutes ses relations deviennent médiates et instrumentales. L’outil s’interpose entre l’homme et la nature violentée ; de même, en prenant possession de son identité distincte, l’homme voit se fêler la sphère parfaite de la vie immédiate ; il perd l’unité close, la cohésion sans dedans et sans dehors de l’état primordial. Il ne peut plus appartenir tout entier au sentiment de son existence actuelle. En une même découverte, il se sait maintenant autre que ses semblables qu’il vient de rencontrer, autre que la nature qui menace son existence et résiste à ses désirs ; autre que ce qu’il fut et ce qu’il sera. La séparation, la différence, l’écoulement du temps, la mort possible, voilà ce qu’il aperçoit sitôt que l’effort réussi lui fait connaître son pouvoir sur le monde.(ainsi) Il ne conquiert la maîtrise que pour découvrir une dépendance. La même faculté de comparer (de réfléchir), qui fait la supériorité consciente de l’homme sur le monde, fait aussi qu’il se prévoit souffrant ou mourant. En quelques pages admirables, Rousseau nous montre comment, par le travail, l’homme sort de sa condition animale et découvre le conflit des contraires : le dehors et le dedans, le moi et l’autre, l’être et le paraître, le bien et le mal, le pouvoir et la servitude. Si nous refusons à ce texte le mérite d’être dialectique, quelle autre philosophie nous en donnera l’exemple ? Car nous voyons ici les opposés s’appeler les uns les autres, se développer les uns les autres ; nous assistons  aux transformations qui affectent l’homme intérieur à mesure qu’il modifie sa relation avec le monde extérieur. Dans le devenir historique, les modifications morales et les acquisitions techniques sont interdépendantes. Il n’est point de changement de méthode de subsistance et de production (c'est-à-dire dans l’économie) qui ne s’accompagne, corrélativement, d’une transformation de l’outillage mental et de la disposition passionnelle des hommes. Comment distinguer ce qui est cause et ce qui est effet dans ce processus ? Tout y est alternativement déterminant et déterminé.

La nécessité de lutter contre la nature

®      Son origine est extérieure à l’homme : les aléas climatiques

Double conséquence :

®      Nécessité de lutter contre l’adversité/ perte de la symbiose avec la nature/ état de dépendance (malheur : «  il va devoir tout conquérir »)

 

®      Découverte par l’homme de sa capacité à vaincre l’adversité (énergie)

 

TravailÞduréeÞorganisationÞréflexion

 


                                                  Prise de conscience par l’homme de sa différence  et naissance de la raison.

Mais perte du bonheur originel

®      Perte de la relation directe entre lui et la nature

®      Perte de l’unité originelle de son être

®      Découverte de l’altérité en même temps que celle de la temporalité

Þentrée dans la souffrance (séparation, différence, écoulement du temps, mort possible)

Donc caractère double de cette entrée dans l’histoire : à la fois positive (maîtrise, supériorité consciente de l’homme sur le monde) et négative (dépendance, prévoyance de la souffrance et de la mort).

 

Rousseau met donc en évidence la dimension dialectique de la condition humaine : les opposés s’appellent  et de développent les uns les autres :

®      La modification de la relation au monde extérieur modifie l’homme intérieur

o    Influence  réciproque de l’économie sur la pensée et la psychologie humaine

 

 

Conclusion

(ainsi)Dès la querelle des arts et de sciences, Rousseau a su voir que la généalogie du mal est complexe, et qu’on ne peut simplement incriminer le savoir et les techniques. Le mal, c’est l’inquiétude d’esprit que dénonçaient les stoïciens, et c’est aussi ce que les modernes nomment aliénation : ne plus s’appartenir, sortir de soi, vivre pour l’opinion et pour le regard des autres, exiger davantage que la nécessaire reconnaissance de l’homme par l’homme. Le mal, qui est venu du dehors, est la passion du dehors. Sitôt que l’homme abandonne l’état d’autarcie de l’état naturel, il se sent vulnérable dans son apparence, et il désire paraître pour s’assurer de sa propre existence. Le développement de certaines structures économiques, le luxe notamment, peut être interprété à partir de causes psychologiques : l’homme civilisé ne désire pas seulement la sécurité et l’assouvissement des ses besoins essentiels, il convoite le superflu, il désire le désir d’autrui, il veut fasciner par l’étalage de sa puissance et de sa beauté. L’aliénation de l’argent et des relations monétaires ne fera que parachever l’aliénation primordiale des consciences, elle-même rendu possible par l’opposition instrumentale de l’homme et du monde.

Jean STAROBINSKI. Sept essais sur Rousseau, texte d’introduction au Discours sur l’inégalité, dans l’édition des œuvres de Rousseau de la Pléîade (1964)

 

Ainsi Rousseau a vu très tôt la complexité de la généalogie du mal : il ne l’attribue pas uniquement au progrès :

®      Le mal= inquiétude d’esprit, aliénation (modification de la psychologie de l’homme)

o    Sortir de soi et vivre pour le regard des autres, rechercher leur reconnaissance pour s’assurer de sa propre existence : passion du dehors

§  Exemple : le luxe, explicable par le volonté de provoquer le désir d’autrui

o    Ce processus se poursuivra par l’aliénation par l’argent, forme actuelle de l’aliénation des consciences provoquée par la rupture de l’harmonie de l’homme avec le monde (le monde, l’extérieur devient ce qu’on doit dominer, l’homme étant l’instrument de cette domination, mais étant lui aussi dominé par le monde.

 

 

Proposition de reformulation

L’inégalité et le mal sont à peu près synonymes. Le second Discours est une théodicée. Dieu (ou la Nature) n’a pas pu vouloir que le mal existât. L’homme est-il coupable ? A-t-il péché ? S’il est naturellement bon, d’où vient qu’il soit devenu méchant ?

Il est devenu méchant parce qu’il s’est livré au devenir : c’est dans un même mouvement que l’homme devient méchant et qu’il devient un être historique. Comment cela ? En luttant activement contre la nature, en opposant son travail à l’adversité extérieure. En fait, il est devenu méchant sans avoir voulu le mal (de même, selon les Confessions, Rousseau a fait le mal en gardant un cœur pur). Quelque chose s’est mystérieusement faussé entre l’homme et le monde. Un décrochement (un « clinamen », écrit René Hubert) s’est produit. Le niveau n’est plus étale entre le besoin et la satisfaction ; par conséquent, l’homme n’a pu continuer à vivre en relation immédiate avec le monde naturel. Cette disparité, qui deviendra un antagonisme, est à la fois source d’énergie et de malheur.

Selon Rousseau, c’est malgré lui que l’homme est devenu méchant : l’histoire a rompu le lien qui l’unissait à la nature, lui causant souffrance en progrès. (28)


La provocation est venue du dehors. En certaines régions, il a rencontré « des années stériles, de hivers longs et rudes, des étés brûlants » ; il va devoir lutter contre les obstacles que lui oppose un milieu où il cesse de trouver une protection assurée. Jeté dans l’insécurité, obligé de donner toute sa mesure pour sauvegarder son existence, il est expulsé de son bonheur oisif : il est sevré, et il dépend désormais du dehors. Il recevait presque passivement les dons de la nature ; il va devoir tout conquérir. Il découvre qu’il est capable de vaincre l’adversité, au prix d’un effort soutenu.

Le travail implique une durée qui s’organise au contact de l’obstacle ; la réflexion est l’agent de cette organisation. Dans cette rencontre active où il affronte l’inertie des choses, l’homme prend conscience de sa différence. Il se compare avec l’autre, et cette comparaison est l’éveil même de la raison. Mais le pouvoir qu’il acquiert, l’homme le paie en perdant le contact direct qui faisait son premier bonheur. Toutes ses relations deviennent médiates et instrumentales. L’outil s’interpose entre l’homme et la nature violentée ; de même, en prenant possession de son identité distincte, l’homme voit se fêler la sphère parfaite de la vie immédiate ; il perd l’unité close, la cohésion sans dedans et sans dehors de l’état primordial. Il ne peut plus appartenir tout entier au sentiment de son existence actuelle. En une même découverte, il se sait maintenant autre que ses semblables qu’il vient de rencontrer, autre que la nature qui menace son existence et résiste à ses désirs ; autre que ce qu’il fut et ce qu’il sera. La séparation, la différence, l’écoulement du temps, la mort possible, voilà ce qu’il aperçoit sitôt que l’effort réussi lui fait connaître son pouvoir sur le monde.(ainsi) Il ne conquiert la maîtrise que pour découvrir une dépendance. La même faculté de comparer (de réfléchir), qui fait la supériorité consciente de l’homme sur le monde, fait aussi qu’il se prévoit souffrant ou mourant. En quelques pages admirables, Rousseau nous montre comment, par le travail, l’homme sort de sa condition animale et découvre le conflit des contraires : le dehors et le dedans, le moi et l’autre, l’être et le paraître, le bien et le mal, le pouvoir et la servitude. Si nous refusons à ce texte le mérite d’être dialectique, quelle autre philosophie nous en donnera l’exemple ? Car nous voyons ici les opposés s’appeler les uns les autres, se développer les uns les autres ; nous assistons  aux transformations qui affectent l’homme intérieur à mesure qu’il modifie sa relation avec le monde extérieur. Dans le devenir historique, les modifications morales et les acquisitions techniques sont interdépendantes. Il n’est point de changement de méthode de subsistance et de production (c'est-à-dire dans l’économie) qui ne s’accompagne, corrélativement, d’une transformation de l’outillage mental et de la disposition passionnelle des hommes. Comment distinguer ce qui est cause et ce qui est effet dans ce processus ? Tout y est alternativement déterminant et déterminé.

 

 

 

 

En effet, la nature l’a contraint à affronter le monde : il perd la permanence du bonheur, découvre l’inquiétude de l’avenir, mais prend conscience de soi, et des autres, et découvre son pouvoir de penser et d’agir. Ainsi  change-t-il à mesure qu’il maîtrise le monde extérieur51

Dès la querelle des arts et de sciences, Rousseau a su voir que la généalogie du mal est complexe, et qu’on ne peut simplement incriminer le savoir et les techniques. Le mal, c’est l’inquiétude d’esprit que dénonçaient les stoïciens, et c’est aussi ce que les modernes nomment aliénation : ne plus s’appartenir, sortir de soi, vivre pour l’opinion et pour le regard des autres, exiger davantage que la nécessaire reconnaissance de l’homme par l’homme. Le mal, qui est venu du dehors, est la passion du dehors. Sitôt que l’homme abandonne l’état d’autarcie de l’état naturel, il se sent vulnérable dans son apparence, et il désire paraître pour s’assurer de sa propre existence. Le développement de certaines structures économiques, le luxe notamment, peut être interprété à partir de causes psychologiques : l’homme civilisé ne désire pas seulement la sécurité et l’assouvissement des ses besoins essentiels, il convoite le superflu, il désire le désir d’autrui, il veut fasciner par l’étalage de sa puissance et de sa beauté. L’aliénation de l’argent et des relations monétaires ne fera que parachever l’aliénation primordiale des consciences, elle-même rendu possible par l’opposition instrumentale de l’homme et du monde.

 

Le mal provient donc pour Rousseau, non du seul progrès, mais de la volonté de rechercher en autrui la confirmation de sa propre existence. 24

103 mots

DISSERTATION.

1.       Analyse du sujet :

« Le mal qui est venu du dehors est la passion du dehors », écrit Starobinski en analysant les Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. En vous appuyant sur les œuvres du programme, vous analyserez la pertinence de cette affirmation.

La citation est extraite d’une analyse de l’œuvre de Rousseau (Starobinski est l’un des grands spécialistes de Rousseau.

Reste à comprendre la citation, et on peut commencer par s’appuyer sur ce qu’on sait de Rousseau et sur le texte de Starobinski :

Le mal qui est venu du dehors : Chez Rousseau, cela fait allusion, comme l’indique le texte, au fait que la première expérience du mal que l’homme a connu est celle du mal subi : il a été confronté, pour reprendre l’exemple du texte, à la nécessité, pour survivre, d’affronter la nature sous la forme par exemples des aléas du climat. La première expérience du mal est donc une expérience venue du dehors, l’agression de la nature qui oblige l’homme à réagir pour survivre.

 C’est cette lutte inévitable contre la nature qui a engendré ce qu’on pourrait appeler la civilisation, ou encore la culture. Elle a engendré une modification du comportement de l’homme, qui a découvert le « devenir historique ». En d’autres termes, l’homme a commencé à se soucier d’autre chose que lui-même dans un présent  immobile. Individuellement il a découvert le temps, et partant la prévoyance de la mort, ou l’angoisse de l’avenir. Socialement, il a découvert le regard des autres hommes, eux aussi soumis à cette expérience du mal, la rivalité, le désir.

Le mal est la passion du dehors :

Le mal : il faut entendre ici par mal, le fait de commettre le mal ou si on veut la méchanceté. La lutte inévitable contre la nature a rendu l’homme méchant, lui a donné la passion du dehors.

Pour bien comprendre l’expression, il faut éclairer le sens du mot « passion ». Le dictionnaire peut y aider :

PASSION, subst. fém.

PASSION, subst. fém.

A. −[Avec une idée de durée de la souffrance ou de succession de souffrances] Action de souffrir; résultat de cette action.

1. HIST. RELIG. CHRÉT.

a) Au sing. [Gén. avec une majuscule] Souffrances, supplices qui précédèrent et accompagnèrent la mort de Jésus-Christ.

2. Vx ou littér. [Le plus souvent dans un cont. métaph., p.allus. à la Passion du Christ; gén. avec une majuscule] Ce qui est subi, supporté de très pénible; grande souffrance (généralement corporelle), tourment. 1. Mais n'appartient-il pas à toute mère de souffrir, et, depuis Celle dont nous adorons le fruit ineffable, n'y-a-t-il pas quelque adoucissement pour les autres à faire comparaison de leurs douleurs, malgré tout bornées, avec toute cette Passion dont Elle fut crucifiée dans son amour?

B.Vx. [P. oppos. à action volontaire]

1. HIST. PHILOS., PHYSIOL.

a) Chez Aristote, celle des dix catégories (gr. pathos) qui désigne l'accident consistant à subir une action``

b) Chez les cartésiens, elliptiqt (pour: passions de l'âme): tous les états de l'âme résultant des impressions produites par les esprits animaux; ou même (Descartes) tous ceux qui ne se rattachent pas à la volonté``

Traité sociol., 1968, p.341.

2. GRAMM. Rôle du sujet qui reçoit l'action. Le passif marque la passion du sujet (Ac.). [Le participe] est toujours l'expression de la qualité du sujet qui est, soit dans le présent, soit dans le passé. Il n'y a là ni action, ni passion; c'est toujours un état, et le même état, dans des époques différentes (Destutt de Tr., Idéol. 2, 1803, p.95).

C. −[Avec une idée de démesure, d'exagération, d'intensité]

1. Domaine de l'esprit et des sentiments. Tendance d'origine affective caractérisée par son intensité et par l'intérêt exclusif et impérieux porté à un seul objet entraînant la diminution ou la perte du sens moral, de l'esprit critique et pouvant provoquer une rupture de l'équilibre psychique.

Passion de/pour + subst. Je n'ai eu qu'une passion dans ma vie, c'est la passion des femmes. Mais autant j'étais passionné, autant j'étais difficile dans mes choix (Janin, Âne mort, 1829, p.115). J'étais jalouse de la place qu'elle [ma mère] occupait dans le coeur de mon père car ma passion pour lui n'avait fait que grandir (Beauvoir, Mém. j. fille, 1958, p.108).

En partic. [Avec une valeur laud., la passion comme source de volonté] Tendance dominante qui, contrôlée par la raison, sert de moteur à l'action, permet la réalisation de grandes entreprises. Nous verrons avec quelle passion brûlante Gandhi ne cesse de combattre cette iniquité sociale [la question des parias] (Rolland, Gandhi, 1923, p.42):

♦ [Le plus souvent avec un compl. déterminatif] Passion de + subst. ou verbe à l'inf. Passion du bien, de la justice, de la liberté, de la vérité. Des hommes intrépides, guidés par (...) la passion des découvertes, avaient reculé pour l'Europe les bornes de l'univers (Condorcet, Esq. tabl. hist., 1794, p.121). La passion de savoir qui anime un autodidacte, dans son travail solitaire (Guéhenno, Jean-Jacques, 1948, p.88).

 

 

Le mot passion renvoie donc à la fois

®      à l’idée de souffrance (sens A),

®      à celle de subir, (sens B)

®      à celle d’intérêt exclusif pour quelque chose, quelqu’un ou pour une valeur (sens C)

Si on exploite ces trois sens dans le sujet, on peut dire que le mal comme passion du dehors est un intérêt exclusif pour le dehors, qu’on subit malgré soi, qui va à l’encontre de notre nature, qu’on ne peut empêcher, et qui engendre une souffrance, un tourment.

Il faut aussi définir ce qu’on peut entendre par « le dehors » : on peut s’aider de Rousseau, et penser à l’injonction du vicaire de rentrer en soi- même. C’est en rentrant en soi-même qu’on découvre la conscience qui permet de déterminer ce qui est bien absolument et ce qui est mal. On se limite donc à l’amour de soi, au lieu de s’abandonner à l’amour-propre. Le dehors, c’est tout ce par quoi je cultive ou flatte mon amour-propre pour m’assurer de mon existence. Avoir la passion du dehors, c’est donc chercher hors de moi le sentiment de mon existence : en cherchant à paraître aux yeux des autres, en cherchant leur reconnaissance, en convoitant le superflu et non les besoins essentiels, en voulant fasciner par différents moyens. Le mal c’est cela selon Rousseau, via l’analyse de Starobinski, et cette passion est à la fois intérêt exclusif,  souffrance, tourment, et tendance subie, et non voulue.

2.       Problématisation :

a.        Reformulation de la citation : la méchanceté, qui n’est pas originelle dans l’homme, est le désir excessif, (passion sens C) mais non voulu (passion sens A), de la représentation, qu’on peut aussi appeler amour propre, qu’engendre la culture (par opposition à la nature) Ce désir engendre souffrance (passion sens A).

b.       Problématisation : Peut-on définir la méchanceté comme le désir  non naturel et destructeur, provoqué par la vie en société,  de représentation, de satisfaction de l’amour-propre ? tragique de la condition de l’homme « moderne » ?

3.       Mobilisation des connaissances et exploitation des œuvres :

SHAKESPEARE. Macbeth :

  • La méchanceté dans Macbeth a une origine extérieure à l’homme figurée par les sorcières.
  • Mais les sorcières peuvent être aussi la figuration d’un désir déjà présent en Macbeth :   le péché, la faute comme ce qui fonde l’humanité (vision chrétienne de l’homme)
  • Thématique de la tentation, qui vient du dehors : le désir de grandeur existe parce que la société le rend possible :  ce sont les récompenses accordées par Duncan à Macbeth qui engendrent  ou plutôt rendent possible le passage à l’acte. (c’est parce que Duncan lui octroie le titre de Cawdor que Macbeth réalise qu’il peut devenir roi)
  • Les prophéties des sorcières, relayées par les paroles de LM flattent l’amour propre de Macbeth en lui donnant l’idée de devenir roi, d’être plus qu’il n’est (cf. LM p.93 : Etre plus que ce que vous étiez, ce serait être homme d’autant plus »)
  • Ce qui séduit Macbeth et Lady Macbeth, c’est un rêve de grandeur. Cf la fin de la lettre de Macbeth à LM « les grandeurs qui te sont promises »p.79. Ce rêve s’installe dans le cœur de l’homme (ibidem : « Place cela dans ton cœur ») et devient une obsession ( « Rien n’est que cela qui n’est pas p.71)
  • Ce désir est subi, incontrôlé : l’hallucination du poignard, comme figuration à la fois du désir de Macbeth et de l’horreur qu’il lui inspire.
  • Chez Macbeth, l’amour propre, le désir de représentation prend la forme de l’ambition : avoir le pouvoir, c’est s’accomplir.
  • L’ambition, le désir de pouvoir n’est pas le seul apanage des Macbeth : thématique de la trahison, et de la révolte au début de la pièce. Macdonwald, et le roi de Norvège en rébellion contre Duncan, tentant de s’emparer du royaume d’Ecosse.
  •  Cette passion est destructrice pour l’homme : enfermement et solitude de Macbeth, aliénation de Macbeth et de Lady Macbeth. Métaphore de la maladie(dégradation de l’état naturel qu’est la santé)
  • Cette passion de l’homme pour lui-même est destructrice pour la société : succession des rébellions, des guerres, des meurtres qui semble ne jamais pouvoir cesser (tragique), chaos.
  • La violence existe en Macbeth avant même la tentation : voir le récit du capitaine : Macbeth semble vouloir «  se baigner dans les blessures fumante ». Là aussi, c’est une pratique sociale (la guerre) qui développe la cruauté humaine.
  • Le personnage de Lady Macbeth : méchanceté assumée, revendiquée, personnage machiavélien qui reconnaît en elle une propension à la méchanceté, au mal, indépendamment de toute tentation (voir son rapport à la maternité, sentiment naturel d’amour pour l’enfant rejeté, nié, au profit d’un autre aspect de sa nature, marqué  par la cruauté.
  • Le personnage de Malcolm :

o     il oppose les vices qu’il prétend ne pas avoir et qui sont tous des vices « sociaux » (luxure, avarice…) à la pureté de sa nature.

o    Il se définit comme celui qui renonce à l’amour propre, au profit du service des autres : )« ce que vrai je suis/Est à toi, appartient au malheureux pays »(p.231)

  • Le personnage de Lady Macduff victime de la violence qu’engendre le désir de puissance de Macbeth (il ordonne son meurtre pour se venger de Macduff qui a refusé de se rallier à lui
  • Le reproche fait par Hécate aux sorcières : Macbeth ne fait le mal que pour lui-même. Il y a donc des forces à l’œuvre dans le monde qui visent le mal pour le mal. Le mal inscrit dans la nature. La méchanceté ne serait que l’une des formes de l’expression de cet  ordre.
  • L’élimination de Macbeth comme la manifestation de la volonté sociale d’éliminer la mechanceté

ROUSSEAU. Profession de foi du vicaire savoyard.

  • Existence de la conscience, démontrée par ses effets (cf. Rousseau. Cours n°4) qui est le signe d’une bonté naturelle de l’homme
  • La méchanceté est provoquée par l’oubli de la voix de la conscience. Cet oubli est essentiellement provoqué par la culture :

o    Les philosophes qui sont essentiellement motivés non par le désir de chercher la vérité, mais par la volonté de briller et de l’emporter sur leurs adversaires (p.54)

o    Le bonheur de l’homme « vivant dans la simplicité primitive », la souffrance de celui qui a abandonné cet état (p 76)

  • Le malheur des méchants, rongés par les passions qui toutes relèvent de l’amour propre : celui qui, à force de se concentrer au dedans de lui, vient à bout de n'aimer que lui-même, n'a plus de transports, son cœur glacé ne palpite plus de joie ; un doux attendrissement n'humecte jamais ses yeux ; il ne jouit, plus de rien ; le malheureux ne sent plus, ne vit plus ; il est déjà mort.(p 85) : la méchanceté consiste à n’aimer que soi-même.
  • La définition du bien comme amour de soi et amour de l’espèce
  • La voie du bonheur pour le vicaire : l’acquiescement à l’ordre naturel : Je ne sens plus en moi que l'ouvrage et l'instrument du grand Être qui veut le bien, qui le fait, qui fera le mien par le concours de mes volontés aux siennes et par le bon usage de ma liberté : j'acquiesce à l'ordre qu'il établit, sûr de jouir moi-même un jour de cet ordre et d'y trouver ma félicité ; car quelle félicité plus douce que de se sentir ordonné dans un système où tout est bien  ? En proie à la douleur, je la supporte avec patience, en songeant qu'elle est passagère et qu'elle vient d'un corps qui n'est point à moi. Si je fais une bonne action sans témoin, je sais qu'elle est vue, et je prends acte pour l'autre vie de ma conduite en celle-ci. En souffrant une injustice, je me dis : l'Être juste qui régit tout saura bien m'en dédommager, les besoins de mon corps, les misères de ma vie me rendent l'idée de la mort plus supportable. Ce seront autant de liens de moins à rompre quand il faudra tout quitter. p93 .
  • La morale et le retour sur soi comme moyen d’éviter la méchanceté.
  • L’imputation du mal à un mauvais usage de la liberté : faire le mal c’est céder à la passion

GIONO Les âmes fortes

  • Ce qui motive la méchanceté, ce n’est pas l’amour propre, le désir d’être reconnu par les autres, mais le désir de les détruire : motif de la dévoration, comparaison animales (référence à Hobbes)
  • Définition de l’âme forte :    « Thérèse était une âme forte. Elle ne tirait pas sa force de la vertu : la raison ne lui servait de rien : elle ne savait même pas ce que c'était -, clairvoyante, elle l'était, mais pour le rêve -, pas pour la réalité. Ce qui faisait la force de son âme, c'est qu'elle avait, une fois pour toutes, trouvé une marche à suivre. Séduite par une passion, elle avait fait des plans si larges qu'ils occupaient tout l'espace de la réalité ; elle pouvait se tenir dans ces plans quelle que soit la passion commandante -, et même sans passion du tout. La vérité ne comptait pas. Rien ne comptait que d'être la plus forte et de jouir de la libre pratique de la souveraineté. Etre terre à terre était pour elle une aventure plus riche que l'aventure céleste pour d'autres. Elle se satisfaisait d'illusions comme un héros. Il n'y avait pas de défaite possible. C'est pourquoi elle avait le teint clair, les traits reposés, la chair glaciale mais joueuse, le sommeil profond. » (Pp. 349-350.)  Donc la méchanceté chez Thérèse ne vient pas du dehors, mais du dedans. Méchanceté fondamentale de l’homme. La passion n’est qu’un moyen choisi de l’accomplir.
  • Méchanceté omniprésente sous des formes diverses : il s’agit moins de chercher la reconnaissance (amour-propre, désir de reconnaissance) que de dominer l’autre, de profiter de ses faiblesses pour le détruire, sans aucun état d’âme : le personnage du « gros blond », le relations familiales, le couple, ambigüité de la générosité et de l’amour de Mme Numance.
  • Plaisir de la méchanceté (Thérèse, Firmin dans une moindre mesure) : pas de souffrance dans la méchanceté. Voir la fin du roman : «- Après cette nuit blanche, vous êtes fraiche comme la rose, Thérèse.-Pourquoi voudrais-tu que je ne sois pas fraîche comme la rose ?
  • Cela remet en cause l’idée de la méchanceté « venue du dehors » : elle est inscrite dans la nature de l’homme, et non engendrée par la vie sociale, qui ne fait que reproduire la sauvagerie naturelle
  • La méchanceté loin d’être une passion destructrice, dont l’homme souffre est le moyen de sublimer son existence : c’est l’ennui, le vide existentiel qui en est la source. Dans un monde sans transcendance, elle est la seule chose à faire
  • La vie sociale loin de provoquer la méchanceté ne fait que révéler la cruauté naturelle de l’homme.
  • L’hostilité de la nature (le climat du Diois) qui enferme les habitants chez eux

Autres références possibles :

  • La banalité du mal : on peut faire le mal, être méchant par obéissance, sans souci de l’amour propre (Eichmann)

Croisements possibles par rapport à la problématique :

  • Méchanceté naturelle ou d’origine « sociale » : Macbeth, Malcolm, Thérèse
  • Méchanceté : passion ou action : Macbeth, Lady Macbeth, Thérèse
  • Méchanceté destructrice ou pas : Macbeth (ambigüité) Thérèse vs le vicaire
  • Méchanceté= désir de reconnaissance : Macbeth, l’homme de l’histoire de Rousseau vs Thérèse

Bilan : de l’analyse des œuvres on peut dégager, grosso modo, la trame de la réflexion : Ou bien la méchanceté est le résultat d’un dévoiement de la nature humaine  par la vie sociale qui le conduit à chercher la reconnaissance par tous les moyens elle fait  par conséquent  souffrir l’homme,(1ère partie) ou elle est librement choisie, assumée, revendiquée comme moyen de s’accomplir, la société n’étant que le cadre  passif de cet accomplissement.(deuxième partie) Elle peut cependant tendre à limiter cet épanouissement de la méchanceté naturelle, à condition d’un retour sur soi de l’individu, qui permet de repenser le rapport au dehors.(3ème partie).

SUGGESTION DE PLAN

1.       La méchanceté, comme dépravation de la nature humaine par le « dehors »

a.        L’innocence originelle de l’homme : Ex : le premier Macbeth, héros courageux au service de son roi, héros de guerre, et qui n’attend d’autre récompense que la joie de servir Duncan/ La première Thérèse, jeune fille pure et chaste qui vit un aventure romanesque (celle de la fuite). Voir aussi chez Rousseau le portrait de l’homme de nature.

b.       L’entré dans le mal, toujours venu de l’extérieur : Chez Macbeth, les sorcières qui provoquent en Macbeth une ambition qu’il n’avait pas ; Cette ambition semble inscrite dans la société médiévale : voir la répétition des rebellions dans la pièce. Cette ambition est un rêve de grandeur, qui s’installe en lui sans qu’il l’ait désiré. Il s’agit d’une certaine manière pour Macbeth d’être plus que ce qu’il n’était (fantasme royal, représentation sociale cf . le motif du vêtement évoqué en cours : Macbeth veut porter des vêtements plus grands, trop grands. Même ambition sous une forme plus mesquine chez Firmin (on retrouve d’ailleurs le motif du vêtement. Voir aussi les cigares lors du baptême : il s’agit de donner l’impression qu’on est « quelqu’un ». Passion du dehors

c.        Cette entrée dans le mal engendre une passion destructrice : évident chez Macbeth et facile à illustrer, voir aussi Lady Macbeth.  (destruction du dedans et du dehors)Opposition de Thérèse et de Firmin : Thérèse qui est pleine d’amour et de reconnaissance (dans le « roman stendhalien ») pour Mme Numance, Firmin au contraire bouffi d’hypocrisie et rongé de cupidité (à mettre en rapport avec l’homme de l’histoire chez Rousseau) : passion du dehors destructrice (le malheur des méchants,  amour –propre…)

2.       Cependant le mal peut aussi apparaître non comme une passion, mais se manifester sous la forme d’une action qui épanouit l’homme

a.        Le mal peut s’imposer de l’intérieur : l’hypothèse d’une ambition antérieure à la rencontre des sorcières chez Macbeth, la froideur calculatrice de Thérèse et de Firmin dans une moindre mesure, présente dès le départ chez Thérèse et suggérée par les interventions du contre

b.       Une action librement choisie  et épanouissante: Macbeth (cf. cours) ou Thérèse. La primauté de l’intérêt personnel (Helvétius évoqué par Rousseau), l’existence de Thérèse, sublimée par l’exercice du mal)

c.        La règle sociale : homo homini lupus + Machiavel : La vision de la société chez Giono influence de Hobbes, Machiavel et Nietzsche

3.       On peut penser cependant que le rôle du « dehors » peut être de limiter le mal

a.        En l’éliminant : Macbeth (la société, le dehors se rassemble contre le mal Malcolm, Macduff). Mais cette élimination ne peut être que provisoire

b.       En offrant à l’homme la possibilité d’entendre la voie de sa conscience (Rousseau), et en limitant la possibilité de la recherche de la représentation (Rousseau : Discours sur l’inégalité, ou Contrat social), en éduquant comme le fait le vicaire avec le jeune homme.

c.        Mais tout cela n’est possible qu’à condition que l’homme ne soit pas foncièrement mauvais (vision de l’homme chez Giono : il faut être Malcolm plutôt que Thérèse).

 



[1] Le second Discours = le Discours sur les origines et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, de J. J. Rousseau

[2] Les Confessions, de J.J. Rousseau

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